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Nouveau programme de Français : cycle 4

Comme pour les autres disciplines, le programme de Français est désormais défini par cycle et s'appuie sur le nouveau Socle Commun de Connaissances, de Compétences et de Culture (voir notre rubrique sur les programmes en cinq questions).

Le nouveau programme de Français du cycle 4 (5e-4e-3e) s'éloigne fortement du programme actuel, sur la forme comme sur le fond. Nous avons cherché à recenser sur cette page les différences les plus importantes. Tout d'abord, les priorités et les objectifs du programme changent : la place de l'oral devient prépondérante, et le Français est perçu avant tout comme une discipline au service d'autres enseignements. D'autre part, l'enseignement du Français au cours du cycle 4 ne s'articule plus autour d'œuvres littéraires présentées chronologiquement mais à travers des thèmes abordés via des supports très variés.


Horaires, textes et projets de textes

Le programme de Français actuellement en vigueur date de 2008 [1].

Les programmes pour 2016 ont été élaborés en plusieurs temps. Une première version des programmes (et de ressources complémentaires) a été publiée le 9 avril 2015[2]. Après un temps de consultation des enseignants, une seconde version des projets de programmes a été remise au MEN par le Conseil Supérieur des Programmes le 18 septembre 2015. Le document correspondant est téléchargeable sur le site du MEN [3], et concerne le cycle 4 à partir de la page 207. Cette seconde version des projets de programmes a été rejetée par le Conseil Supérieur de l’Éducation lors de son examen les 8 et 9 octobre 2015. Cela n'a pas influencé leur publication officielle et ne les a que faiblement modifiés, comme on peut le voir dans la version 3 [4] intégrant quelques amendements acceptés pendant l'examen par le CSE [5]. Cette version 3 diffère très peu de la version définitive publiée, et toutes les citations de la version 3 dont nous faisons état sont conservées à l'identique dans le texte officiel.

L'arrêté définissant les nouveaux programmes 2016 a été publié le 9 novembre 2015, et les programmes officiels ont été rendus public dans le B.O. du 26 novembre 2016.

Les horaires dévolus au Français chaque semaine :

Actuellement Septembre 2016 avec la réforme
  • 5h en 6e (ou 4h30 + 30 minutes en demi-groupe)
  • 4h en 5e
  • 4h en 4e
  • 4h30 en 3e.
  • 4h30 en 6e
  • 4h30 en 5e
  • 4h30 en 4e
  • 4h en 3e.
sur 4 ans : 630h de cours +
jusqu'à 108h d'aide personnalisée et d'itinéraires de découverte +
l'accompagnement éducatif (supprimé hors REP/REP + depuis la rentrée 2015)
sur 4 ans : 630h de Français dont
une partie sera consacrée à l'AP et aux EPI en cycle 4
- l'ensemble des disciplines contribuant aux 540h d'AP/EPI sur 4 ans -

Actuellement, les élèves bénéficient de 630h de cours de Français sur les 4 années de la 6e à la 3e, auxquelles s'ajoutent une partie des 72h d'aide personnalisée sur l'année de 6e (2h hebdomadaires, assignées en priorité à du soutien en Français et Mathématiques pour les élèves n'ayant pas validé le palier 2 de l'ancien socle commun [6] et proposées en petits groupes), et une partie des 144h correspondant aux Itinéraires de Découvertes (IDD) (2h hebdomadaires en 5e et 4e). Souvent ces horaires sont répartis entre Français et Mathématiques, apportant ainsi jusqu'à 108h d'enseignement supplémentaire autour du Français (sur 4 ans). Ces horaires étaient encore renforcés par de l'accompagnement éducatif depuis 2008 qui permettait de proposer du soutien en français, une aide aux devoirs ou par exemple un atelier théâtre. En septembre 2015 ce dispositif a été supprimé en dehors des établissements les plus difficiles (REP et REP+).

Avec la réforme les élèves auront au maximum 630h d'enseignement lié au Français sur leur scolarité au collège. En effet l'Accompagnement Personnalisé (AP), comme les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI) au cycle 4 (5e-4e-3e) se tiendront sur les heures des disciplines au lieu de venir s'y ajouter comme c'était le cas jusque-là (voir nos rubriques Grille Horaire, AP et EPI). Toutes les disciplines doivent contribuer aux horaires fixés pour l'AP et les EPI (un total de 540h sur les 4 années du collège), la part des heures qui y sera consacrée pour chaque matière sera définie par chaque établissement, niveau par niveau.

La réforme s'appliquant à tous les niveaux à la fois à la prochaine rentrée (voir notre rubrique sur les programmes en cinq questions), la cohorte actuelle des élèves de 4e sera en déficit d'heures d'enseignement de Français par rapport aux autres cohortes. En effet, ces élèves n'auront que 4h hebdomadaires en 3e l'an prochain (et non 4h30).

Changement dans les priorités de l'enseignement du Français

Après le programme de Français de 1996 [7], celui de 2008 offrait une ligne directrice claire pour les enseignants et définissait les bases d'une culture littéraire commune. Le projet pour 2016 marque une vraie rupture, comme l'illustre ce tableau comparant les principaux axes de l'enseignement du Français dans le programme actuel et celui de 2016 :

2008[1] 2016 2016 2016
  version 1 - avril 2015[2]
version 2 - sept 2015[3]
version 3[4] et texte définitif
  1. Langue
  2. Lecture
  3. Expression écrite
  4. Expression orale
  5. Histoire des Arts
  6. Technologies de l'Information et de la Communication
  1. Oral
  2. Écriture
  3. Lecture
  4. Étude de la langue
  1. Langage oral
  2. Écriture
  3. Lecture et compréhension de l'écrit et de l'image
  4. Compétences linguistiques
  5. Culture littéraire et artistique
  6. Croisements entre enseignements
  1. Compétences langagières orales et écrites
    1. Langage oral
    2. Écriture
    3. Lecture et compréhension de l'écrit et de l'image
  2. Compétences linguistiques
  3. Culture littéraire et artistique
  4. Croisements entre enseignements

Ce qui surprend dans ce nouveau programme dès le début de leur lecture, ce sont les places dévolues à l'oral et à l'étude de la langue (grammaire, orthographe et vocabulaire). Le langage oral, anciennement à la 4e place, est désormais en première place et l'étude de la langue, elle, a été reléguée à la 4e place. La lecture a elle aussi été rétrogradée d'une place entre les programmes 2016 et 2008. Désormais « l’enseignement du français s’organise autour de compétences et de connaissances qu’on peut regrouper en trois grandes entrées : le développement des compétences langagières orales et écrites en réception et en production ; » (comprendre dans l'ordre l'oral, l'écriture et la lecture de textes mais désormais également d'images) « l'approfondissement des compétences linguistiques ; et la constitution d'une culture littéraire et artistique commune » (cette dernière entrée n'a été ajoutée que dans la deuxième version) (p.221) [3].

On observe également une nette évolution dans la dénomination des différentes axes du programme de Lettres. De «  Langue » et « Expression orale », on passe à « Oral » et « Étude de la langue  », puis à « Langage Oral » et « Compétences linguistiques » pour enfin arriver à « Compétences langagières orales et écrites » et « Compétences linguistiques ». Ces terminologies ont-elles été modifiées suite aux critiques du corps professoral ? Ou s'agit-il d'accentuer le lien entre le futur programme et le Socle Commun, de développer une vision de l'éducation réduite aux compétences ?

De plus, jusque là les connaissances littéraires et les compétences étaient liées. L'apparition, en fin de programme, d'une partie "Culture littéraire et artistique" à part, en particulier à l'écart de la partie Lecture, pousse à se demander si l'idée n'est pas de dissocier compétences et connaissances, ce qui parait pour le moins étrange.

Le ressenti d'une profonde mise à l’écart de la langue s'explique également par l'injonction du fonctionnement en séquences dans la première version du projet 2016. La séquence, apparue dans les programmes de 1996, devait décloisonner les domaines du français en liant l’étude de la langue à l’étude des textes. On a pu constater quelques années plus tard les dérives de cette méthode : instrumentalisation des textes (les textes n’étant plus étudiés pour eux-mêmes, mais à travers un fait de langue), limitation des cours de grammaire et perte de leur progressivité. Aussi, de nombreuses voix s’étaient élevées contre le travail en séquence et les programmes de 2008 avaient pris acte : « les séances consacrées à l’étude de la langue sont conduites selon une progression méthodique et peuvent n’être pas étroitement articulées avec les autres composantes de l’enseignement du français » [1].
    La version 2 du programme 2016 est revenue sur l'injonction explicite de procéder par séquences (idée qui avait été accueillie avec incompréhension dans un programme qui insistait par ailleurs sur la liberté pédagogique), et précise de nouveau que « les exercices et entraînements d’orthographe, grammaire et de vocabulaire, sollicitant mémorisation et réflexion, donnent lieu à des séances spécifiques, » même s’il ne faudra pas « perdre de vue les activités de production de textes, d’exposés oraux, de lecture ». Le paragraphe de l'introduction mentionnant une organisation « autour d'objectifs convergents par périodes de deux à quatre semaines environ » est un peu sibyllin quant au statut de la séquence dans le programme de Français. Le retrait d'une durée indicative a été accepté au CSE d'octobre [4], mais les « objectifs convergents » demeurent, tout autant que la mention « Le travail autour de ces différentes entrées s'appuie sur un corpus (...) mais il ne se limite pas à l'étude de textes ; il comprend aussi les activités d'écriture, d'oral et de travail sur la langue. Toutes les composantes du français sont concernées » dans la partie Culture littéraire et artistique (p.246-programmes officiels). Qui plus est, l'écriture et l'étude de la langue au cycle 3 continuent de faire explicitement appel à la séquence : « En 6e l'écriture trouve place tout au long de la séquence, précédant, accompagnant et suivant la lecture des œuvres littéraires étudiées » et  « Cette étude [de la langue] prend appui sur les textes étudiés (...) et doit permettre un aller-retour entre des activités intégrées à la lecture et l'écriture et des activités décrochées plus spécifiques » (p115-programmes officiels). Que peut-on en conclure sur la latitude qui sera laissée aux enseignants de mener la progression grammaticale de leur choix ?

Une part essentielle réservée à la communication orale

Dans la partie Langage oral, on se rend compte que l'oral occupe non seulement les cours, mais qu'il est également prescrit en Accompagnement Personnalisé (singularité propre au Français, seule matière à se voir dirigée quant au contenu à aborder en AP) : « Une prise de parole de dix minutes en continu est un objectif raisonnable à atteindre en fin de cycle. Une part des séances d'accompagnement est consacrée à l’entraînement de l'oral. » (p.225 [3]).
    L'oral est également présent en Écriture (« valorisation des écrits par une lecture orale » p.226[3] ; « les activités d'écriture sont permanentes et articulées aux activités de lecture et d'expression orale » p.227[3]) ; en Lecture et compréhension de l'écrit et de l'image (premier attendu de fin de cycle : « lire une œuvre complète et rendre compte oralement de sa lecture » p.228[3]) ; et aussi de manière conséquente en Compétences Linguistiques où l'élève doit : « connaître les différences entre l’écrit et l’oral » (p.232 [3]).
    Suite aux derniers amendements, l'oral apparaît également en Culture Littéraire et Artistique : « le travail [dans cette partie] ne se limite pas à l'étude de textes, il comprend aussi les activité d'écriture, d'oral et de travail sur la langue. Toutes les composantes du français sont concernées » p. 22 [4].
    Cette priorité donnée à l’oral au détriment de la langue en cycle 4 est dans la continuité du programme pour le cycle 3 qui fait du Français « un outil de communication ».

On peut s'étonner d'une telle primauté accordée à l'oral et se demander ce qui justifie un tel virage après le programme de 2008 qui rappelait que « la leçon de grammaire est fondamentale : elle permet d’acquérir une conscience des faits de langue indispensable aux élèves pour qu’ils puissent s’exprimer de manière appropriée dans la suite de leur vie sociale mais aussi comprendre et goûter les textes qui constituent les piliers de la culture commune. La connaissance des mécanismes grammaticaux fait appel à l’esprit d’analyse, à la logique, ainsi qu’à l’intuition ; elle participe par conséquent pleinement à la structuration de la pensée » [1]. Ne serait-ce pas en travaillant intensément la langue et la lecture que les élèves parviendront à mieux écrire et à mieux parler ? Travailler intensément l'oral va-t-il permettre de répondre aux retours qui déplorent la baisse du niveau en orthographe, jusqu’à l’université et dans les entreprises ?

Se pose aussi la question de savoir quelle part il restera à l'étude de la langue. Déjà parce qu'en pratique travailler intensément l'oral se heurte à la gestion concrète : si les langues étrangères sont prioritaires pour la constitution d'effectifs allégés permettant de travailler l'oral [8], il n'en va pas de même pour le Français. Et ensuite parce que désormais terminer le programme devient secondaire, chaque préambule de cycle mentionne que « ces programmes appellent à un travail (…) plus attentif aux acquis réels des élèves qu'à (...) la réalisation d'un programme annuel pris à la lettre, plus attentif aussi à leur diversité et à leurs progrès qu'au souci de « terminer » coûte que coûte le programme » (p.208 pour le cycle4) [3].
    Travailler l'oral n'est pas une mauvaise chose en soit, loin s'en faut; par contre travailler avant tout et intensément l'oral aura ses détracteurs et ses partisans. Ce qui questionne face à une telle insistance des textes, c'est la part réelle de liberté qui sera laissée à l'enseignant pour juger ce que ses élèves ont impérativement besoin d'acquérir. La même question se pose face aux prescriptions répétées d'interdisciplinarité, que nous détaillons dans le point suivant.

Une vision avant tout utilitaire pour une discipline qui doit multiplier ses champs d'intervention

Après les vives réactions face à l'absence de la littérature et même de la nécessité de susciter le goût de lire dans la première version, une cinquième partie « culture littéraire et artistique » a fait son apparition dans la version 2.
Il est surprenant de constater que cette partie ne s'accompagne d'aucun attendu de fin de cycle alors que « l’acquisition d’une culture littéraire et artistique est l’une des finalités majeures de l’enseignement du français ». Cependant le goût de la lecture y est mentionné, même si c'est peut-être plus en tant que moyen qu'en tant qu'objectif : « Elle [cette acquisition] suppose que les élèves prennent goût à la lecture et puissent s’y engager personnellement ; qu’ils soient, à cette fin, encouragés à lire de nombreux livres ; qu’ils puissent acquérir des connaissances leur permettant de s’approprier cette culture et de l’organiser, d’affiner leur compréhension des œuvres et des textes, et d’en approfondir l’interprétation ».

Pour autant, il est étonnamment peu question de littérature dans l'introduction du programme de Français. Est-ce que le Français doit avant tout être utile ? De « lieu privilégié pour l’apprentissage de la langue scolaire » [2], il est présenté en entrée de programme pour son « rôle décisif dans la réussite scolaire » p.221[3]. La grammaire, fondamentale pour le programme 2008, est là un outil « au service des compétences langagières », « au service de l'orthographe », et « au service de la réflexion sur la langue » p.230[3].

L'introduction du programme de Français se termine par une liste des rôles dans lesquels cette matière doit s'investir. Parmi les domaines cités, le lien avec les Lettres n'est pas toujours évident. Quel niveau de maîtrise est attendu du professeur dans ces domaines ?
    L’Histoire des Arts et les TIC ont été ajoutés en 2008. Pour 2016[3], le « travail en français » sera l'occasion :

  • de « ménage[r] des rapprochements » avec « les langues et cultures de l'Antiquité » ;
  • de puiser « librement dans les thématiques d'histoire des arts pour élaborer des projets et d'établir des liens avec les arts du langage, des autres arts et l'histoire » ;
  • de « jouer un rôle déterminant dans l'éducation aux médias et à l'information, les ressources du numérique trouvent toute leur place au sein du cours de français et sont intégrées au travail ordinaire de la classe, de même que la réflexion sur leurs usages et sur les enjeux qu’ils comportent » ;
  • et de « contribuer fortement à la formation civique et morale des élèves ».

Les croisements interdisciplinaires sont détaillés en dernière partie, et ce non seulement avec les « langues anciennes », mais aussi avec les « langues vivantes », « l'histoire et l'enseignement moral et civique », « les arts » et « les autres champs du savoir »... p.245 à 248[3]. A quoi s'ajoutait dans la première version une contribution au Parcours Avenir.

Des objets d'étude nombreux et variés, pas forcément littéraires

L'étude de l'image était présente dans les programmes de 2008, en fin d'axe Lecture, c'est-à-dire après les indications pour chacun des genres littéraires : "la lecture de l'image a sa place en préparation, accompagnement, prolongement des textes et thèmes abordés durant l'année", en privilégiant la fonction narrative en 6e, la fonction descriptive en 5e, les fonctions explicative et informative en 4e et la fonction argumentative en 3e. Dans la deuxième version du projet pour 2016, la partie Lecture est dissociée des repères littéraires (basculés dans la nouvelle partie "Culture littéraire et artistique"), et l'image, de support parmi d'autres pour exercer la compétence "lire et comprendre en autonomie", devient le pendant de l'écrit dans l'intitulé de la partie 3 (« lecture et compréhension de l'écrit et de l'image » p.228 [3]).

L'image n'est pas le seul objet d'étude dans ce programme de Lettres. En effet, désormais pour constituer une culture littéraire et artistique commune, il conviendra (p.221 [3]) de « faire dialoguer

  • œuvres littéraires du patrimoine,
  • productions contemporaines,
  • les littératures de langue française, de langues anciennes et de langues étrangères ou régionales,
  • et les autres productions artistiques, notamment les images, fixes et mobiles ».

Comment faut-il entendre la distinction entre « œuvres littéraires du patrimoine  » et « productions contemporaines  » ? Est-ce une façon de dire que l'on demande aux enseignants de mettre sur le même plan des œuvres tirées de la littérature et des textes qui ne sont pas reconnus comme des œuvres (« productions  »), pour la qualité desquels on peut tout envisager ? Cette opposition manifeste questionne aussi sur la vision de l'expression artistique contemporaine : pourquoi exclure ce qui est contemporain du patrimoine ? Pourquoi ne pas avoir réduit l'énumération par la simple mention d' « œuvres contemporaines de tous domaines artistiques » ?

Ce programme résolument novateur intégrait au départ des séries télévisuelles. Elles ont été retirées, la version 2 propose désormais en complément des œuvres littéraires une grande proportion d'objets d'étude non littéraires (p.239 à 244)[3] :

  • « productions issues des médias et des réseaux sociaux,
  • images fixes, film, œuvres gravées ou peintes,
  • adaptations cinématographique et télévisuelles,
  • portfolios photographiques, images animées,
  • spectacles, émissions radiophoniques ou télévisées,
  • productions numériques à caractère satirique,
  • articles de journaux ou de revues. » 

Cette présence importante d'objets d'étude non strictement littéraires se révélera-t-elle réellement un moyen de faire progresser les élèves ? Ne risque-t-elle pas au contraire de brouiller la transmission dans l'enseignement du Français, notamment pour ceux qui n'auront que le collège pour découvrir la littérature ? Notre patrimoine littéraire n'est-il pas suffisant pour que l'on recoure à des productions issues des réseaux sociaux ? Réseaux sociaux où la qualité de la langue utilisée n'est que trop souvent douteuse ? Quant aux « productions numériques à caractère satirique », doit-on comprendre qu'on pourra étudier les vidéos des « youtubeurs » ?

Abandon de la progression chronologique commune à celle d'Histoire, étude de la littérature à travers quatre thèmes obligatoires

Le programme de 2008 présentait une liste d’œuvres et d’auteurs classés par genres et par siècle, permettant à tous les collégiens d’acquérir en fin de 3e une culture commune, humaniste et littéraire, structurée. Tout au long de leur cursus, ils étaient assurés d’avoir accès aux grandes œuvres du patrimoine, dans une progression chronologique en lien quatre ans de suite avec le programme d’histoire, ainsi que de travailler sur l’intertextualité à différents niveaux.
     Rupture complète pour 2016 : il n’y a plus ni auteurs, ni titre d'œuvres au programme, ni même d’ailleurs de repères chronologiques puisque siècles et genres littéraires sont mélangés.

La littérature sera désormais étudiée à travers des thèmes ; quatre thèmes obligatoires, auxquels s'ajoutera chaque année un thème complémentaire, tous déclinés en questionnements de la 5e à la 3e :

  • « se chercher, se construire »
  • « vivre en société, participer à la société »
  • « regarder le monde, inventer des mondes »
  • « agir sur le monde »

La version 2 et les amendements acceptés précisent que « ces entrées et questionnement mettent en lumière les finalités de l'enseignement ; » p.238[3] « ils présentent la lecture et la littérature comme des ouvertures sur le monde qui nous entoure, des suggestions de réponse aux questions que se pose l'être humain, sans oublier les enjeux proprement littéraires, spécifiques au français. A travers ces questionnements, l'élève est conduit à s'approprier les textes, à les considérer non comme une fin en soi mais comme une invitation à la réflexion. » p.22[4]

A titre d'exemple, voici les indications de corpus d’œuvres sur le niveau 5e pour les programmes de 2008 et de 2016.

Indications de Corpus pour le niveau 5e / Programme 2008[1] Indications pour le niveau 5e / Programme 2016
  1. Littérature du Moyen Age et de la Renaissance
    intégralement ou par extraits, au moins une œuvre parmi :
    • une chanson de geste : ex. La Chanson de Roland
    • un roman de chevalerie de Chrétien de Troyes : ex. Lancelot ou le Chevalier à la charrette, Yvain ou le Chevalier au lion, Perceval ou le Conte du Graal ;
    • Tristan et Yseult ;
    • Le Roman de Renart ;
    • un fabliau ou une farce : par ex. La Farce de Maître Pathelin.
  2. Récits d’aventures
    intégralement ou par extraits, une œuvre parmi :
    • Le Livre des merveilles de Marco Polo ;
    • Robinson Crusoé de Daniel Defoe ;
    • L’Ile au trésor de Robert Louis Stevenson ;
    • un roman de Jules Verne ;
    • Croc-Blanc, L'Appel de la forêt de Jack London ;
    • Le Lion de Joseph Kessel ;
    • Vendredi ou la vie sauvage de Michel Tournier ;
    • Mondo et autres histoires de J.M.G Le Clézio.
  3. Poésie : jeux de langage
    étude du rapport entre forme et signification à partir d’un choix de poèmes d’époques variées empruntés par ex. aux auteurs suivants :
    • Moyen Age – XVI° siècle : Charles d’Orléans, Clément Marot, initiation aux poèmes à forme fixe ;
    • XVII° siècle : Jean de La Fontaine, Fables (livres VII à XII) ;
    • XIX° siècle : Victor Hugo, Alfred de Musset, Charles Cros, Paul Verlaine, Tristan Corbière, Arthur Rimbaud ;
    • XX° siècle : Guillaume Apollinaire, Max Jacob, Robert Desnos, Eugène Guillevic, Jacques Prévert, Malcolm de Chazal, Raymond Queneau, Claude Roy, Boris Vian, Jacques Roubaud.
  4. Théâtre : la comédie
    intégralement ou par extraits, au choix :
    • une comédie de Molière, choisie par ex. parmi : Le Bourgeois gentilhomme, Les Fourberies de Scapin, Le Malade imaginaire ;
    • une comédie courte choisie par ex. parmi celles de Georges Feydeau, Georges Courteline ou Jules Renard.
  • Thème 1. Le voyage et l'aventure : pourquoi aller vers l'inconnu ?
    On étudie :
    • en lien avec la programmation d'histoire : extraits d’œuvres évoquant les Grandes Découvertes (récits contemporains ou postérieurs à cette époque, non fictifs ou fictifs).
    On peut aussi étudier sous forme d'un groupement de textes des poèmes évoquant les voyages et la séduction de l'ailleurs.
  • Thème 2. Avec autrui : famille, amis, réseaux

    On étudie une comédie du XVIIe siècle (lecture intégrale)

    On peut aussi étudier sous forme d'un groupement de textes des extraits de récits d'enfance et d'adolescence, fictifs ou non.

    Ce questionnement peut également être l'occasion d'exploiter des productions issues des médias et des réseaux sociaux.

  • Thème 3. Imaginer des univers nouveaux

    On étudie un conte merveilleux (lecture intégrale).

    On peut aussi étudier des extraits d’utopies ou de romans d’anticipation, ou encore un groupement de poèmes ou de récits proposant une reconfiguration poétique de la réalité.

    On peut exploiter des images fixes ou des extraits de films créant des univers imaginaires.

  • Thème 4. Héros et héroïsmes
    On étudie :
    • en lien avec la programmation d'histoire : des extraits d’œuvres de l’époque médiévale, chansons de geste ou romans de chevalerie
    • et des extraits d’œuvres épiques, de l’Antiquité au XXIe siècle.

    On peut aussi exploiter des extraits de bandes dessinées ainsi que des films ou extraits de films mettant en scène des figures de héros.

  • Thème 5. Questionnement libre ou L'homme est-il maître de la nature ?
    On peut étudier ou exploiter :
    • en lien avec la programmation d'histoire-géographie, des descriptions réalistes ou poétiques, des enluminures, des œuvres gravées ou peintes témoignant de l’art de discipliner la nature du Moyen Age à l’époque classique, ou d’en rêver les beautés réelles ou imaginaires ;
    • des récits d’anticipation, des témoignages photographiques sur l’évolution des paysages et des modes de vie.

Au passage, il est difficile de découvrir ce nouveau corpus sans penser aux élèves actuels de 6e qui arriveront en 5e après avoir étudié cette année les contes merveilleux, Ulysse et Molière. A y regarder de plus près, une coordination importante s'imposera tous les ans entre les niveaux 6e et 5e, puisque les thèmes et indications de corpus en 6e (détaillés dans notre rubrique sur le Francais en cycle 3) sont : 

  • thème « le monstre, aux limites de l'humain » : extraits de l'Odyssée et/ou des Métamorphoses, contes merveilleux, récits adaptés de la mythologie et des légendes antiques ;
  • thème « récits d'aventures »: romans d'aventures ;
  • thème « récit de création; création poétique » : la Genèse et d'autres récits de création, poèmes célébrant le monde ;
  • thème « résister au plus fort : ruses, mensonges et masques » : pièce de théâtres, fables, fabliaux et farce (ces derniers n'étaient-ils pas de l'avis général jugés déjà difficiles d'accès en 5e ?)

En 2016, on n’étudiera donc plus la littérature pour elle-même, mais en fonction d’un questionnement. Ce choix soulève déjà quelques interrogations auxquelles nous tenterons de répondre dans l’analyse détaillée du programme de lecture. Ces thèmes sont-ils littéraires ?  Est-ce pertinent d’étudier une œuvre littéraire à travers un questionnement ? Le programme de lecture ne perd-il pas en cohérence sans progression chronologique sur les quatre années du collège ?
     Quels sont les avantages pédagogiques d'un découpage par thème ? Ces thèmes obligatoires permettent-ils une meilleure compréhension ou entretiennent-ils des confusions ? Améliorent-ils la compréhension des élèves et leur appropriation du corpus d’œuvres préconisé ? Seront-ils suffisamment efficients pour permettre aux élèves de se constituer une culture littéraire dans un contexte où le programme de littérature non chronologique ne rencontre plus le programme d'histoire qu'occasionnellement ?

     Si « le remplacement d’un programme très chronologique autour de l’histoire littéraire (qui aura toute sa place au lycée) par l’inscription des textes étudiés ou écrits dans des problématiques globales qui traversent les siècles » est justifié par la volonté de « donner plus de sens à la discipline  »[9], c'est ce bouleversement qui a suscité les plus vives critiques adressées au nouveau programme de Français :
    « Ce classement artificiel, proche de celui qui était en usage dans les années 1970 pour les filières qu’on estimait incapables de curiosité littéraire, n’est aucunement de nature à faire des élèves de véritables lecteurs, puisqu’il enserre les œuvres dans une perspective prédéterminée et limitée, alors que les élèves pourraient réagir devant elles sous les points de vue les plus divers. L’AP Lettres rappelle que ce qui fait l’intérêt des grandes œuvres est précisément le fait qu’elles sont susceptibles d’approches diverses. Elle considère, conformément à une tradition humaniste séculaire, que le choix des œuvres et textes étudiés dans chaque niveau de classe doit être déterminé à la fois par leur richesse humaine, leur accessibilité aux élèves, le souci de préserver une certaine diversité et, tout au moins dans les niveaux supérieurs, par leur succession chronologique. » [10];
    « Les questionnements proposés en Cycle 4 sont arbitraires. Leur teneur psychologique fait s'interroger sur leurs justifications épistémologiques » [11] et
    « L'histoire littéraire est la grande absente du projet. Une entrée intéressante sur l'histoire de l'écriture aura des retombées anecdotiques. Il faudrait envisager une histoire culturelle de l'écriture et de la lecture, à placer dans la partie lecture. L'histoire littéraire, par son caractère concret, est la base sur laquelle les élèves peuvent fixer toute les autres connaissances : histoires, personnages, thèmes, styles, etc. Sans elle, la mémorisation est difficile. » [11]
     Depuis la version 2, quelques indications de siècle ont été ajoutées dans le projet de programme, sans redonner les clefs d'une progression chronologique. Au contraire, le programme de lecture indique que « chaque année le professeur aborde les questionnements […] en s'efforçant de puiser dans toutes les époques, du Moyen-Age au XXe siècle ».

L'étude de la littérature permet à la fois de construire une histoire littéraire (le lien avec le programme d'histoire permettait des échos extrêmement productifs dans la construction d'une « culture ») et d'étudier des œuvres pour ce qu'elles ont à nous dire, dans leur pluralité essentielle, sans présupposer de leur sens. Dans ce nouveau programme de Français, ce n'est plus le cas. Les « grands auteurs » ne sont plus cités, et ils ne seront plus étudiés pour eux-mêmes, mais en incitant les professeurs à faire entrer leurs œuvres dans des cases prédéfinies selon un plan psycho-philo-éducatif. C'est un véritable bouleversement dans l'enseignement du Français, dont nous ne remettons pas en cause les bonnes intentions, mais dont nous questionnons les effets, notamment sur le plan culturel. N'est-ce pas là négliger ce que Bernard de Chartres formulait de belle manière : « nous ne sommes que des nains, juchés sur des épaules de géants. Nous voyons ainsi davantage et plus loin qu'eux, non parce que notre vue est plus aiguë ou notre taille plus haute, mais parce qu'ils nous portent en l'air et nous élèvent de toute leur hauteur gigantesque ». Ne convient-il pas de respecter ces géants et, à notre tour, de faire passer nos élèves sur leurs épaules ?

Sources

[1] programme de 2008, B.O. du 28 août 2008
[2] version 1 du projet de programme 2016 en date du 9 avril 2015
[3] version 2 du projet de programme 2016 en date du 28 septembre 2015
[4] projet modifié par les amendements acceptés en C.S.E. : le café pédagogique
[5] http://www.liberation.fr/france/2015/10/09/la-communaute-educative-recale-les-nouveaux-programmes_1400601, Libération.fr, 9 octobre 2015
[6] circulaire MENE1120474C n° 2011-118 du 27-7-2011 : classe de 6e, accompagnement personnalisé
[7] programme français 1996
[8] circulaire 30/06/2015 Organisation des Enseignements au Collège
[9] billet de Jean-Michel Zakhartchouk, représentant pour la discipline Français dans le groupe d'élaboration des programmes de Français du cycle 4
[10] motion sur le projet de programme de l'Association des Professeurs de Lettres
[11] propositions du GRIP (Groupe de Réflexion Interdisciplinaire sur les Programmes) à la "rencontre sur les programmes de Français" réunissant les associations disciplinaires concernées et les membres du C.S.P.

Mise à jour le 2 décembre 2015